“Parfois, je sens en moi un inconnu
qui a failli prendre ma place.”
Il y a des jours où Cobra se lève avec une sensation étrange.
Comme s’il avait oublié quelque chose d’essentiel.
Pas un objet.
Pas une promesse.
Une version de lui-même.
C’est furtif.
Mais ça laisse une trace.
Un arrière-goût.
Le sentiment d’avoir été…
presque différent.
Et si ce jour-là, il avait dit oui ?
Et si cette personne l’avait aimé autrement ?
Et si cette blessure n’avait pas eu lieu ?
Et si ce rêve, à peine formulé, avait été poursuivi jusqu’au bout ?
Il aurait pu.
Il le sait.
Il aurait pu devenir quelqu’un d’autre.
Pas forcément meilleur.
Pas forcément plus heureux.
Mais autre.
Un autre Cobra,
avec d’autres cicatrices,
d’autres amours,
d’autres certitudes.
“On croit qu’on est une personne.
Mais on est une collection de versions non actualisées.”
Il pense à l’adolescent qu’il a été.
À l’enfant silencieux qui croyait qu’on pouvait disparaître dans les coins.
Aux dizaines de rôles qu’il a endossés,
sans jamais les habiter totalement.
Et à tous ceux qu’il n’a même pas osé envisager.
Cobra a une théorie :
Chaque décision, même anodine, crée une mue.
Une bifurcation minuscule.
Et ces versions de lui-même — écartées, avortées, détournées —
ne meurent pas.
Elles errent dans les interstices,
dans les rêves flous,
dans les silences où il se sent soudain étranger à lui-même.
Parfois, il en croise une.
Dans un regard croisé au hasard.
Dans une phrase lue trop vite.
Dans une chanson qui lui évoque une vie qu’il n’a pas vécue.
Un frisson le traverse.
Comme si quelqu’un l’observait depuis l’intérieur,
sans parler.
Mais avec une familiarité inquiétante.
“Et si je n’étais qu’une version parmi d’autres,
celle qui a survécu par prudence,
mais pas par passion ?”
Cobra se demande souvent :
qu’est-ce qu’il aurait été,
s’il n’avait pas été freiné ce jour-là ?
S’il avait osé ce « oui »,
ou refusé ce compromis ?
Ce n’est pas du regret.
C’est une lucidité sur les possibles tués trop tôt.
Il a même baptisé certains de ces doubles-fantômes.
– Le Cobra qui serait devenu médecin, pour réparer les autres au lieu de les lire.
– Celui qui aurait tout quitté pour écrire au bord d’un lac.
– Celui qui aurait dit “je t’aime” au lieu de sourire en coin.
– Celui qui aurait fui avant de se corrompre.
Dans sa chambre mentale, il y a un miroir sans reflet.
Pas parce qu’il est vide.
Mais parce qu’il réfléchit tous les soi non advenus.
Chaque fois qu’il le regarde,
une silhouette différente s’y dessine.
Fugitive.
Mais insistante.
“Je suis peut-être l’ombre d’un autre moi
qui n’a jamais osé prendre ma place.”
Et pourtant,
malgré ces absents,
malgré ces manqués,
Cobra est là.
Fait de choix.
Fait de silences.
Fait de fuites et d’obstinations.
Il n’est pas la meilleure version de lui-même.
Peut-être même pas la plus vivante.
Mais il est celle qui s’écrit encore.
Et c’est déjà beaucoup.
“J’aurais pu être quelqu’un d’autre.
Mais je suis devenu quelqu’un qui s’en souvient.”
— C.