« Il y a des choses que je n’ai pas vécues.
Mais qui m’ont quand même laissé un arrière-goût de trop plein. »
Il est là,
tapissé sous la langue.
Un goût subtil, amer, obsédant.
Pas une défaite.
Pas une perte.
Un presque.
Le goût du message que tu allais envoyer…
et puis non.
Du regard que tu as croisé une seconde de trop.
De l’aveu retenu pour de “bonnes raisons”.
De ce baiser suspendu, à jamais stocké dans un coin du corps.
Tu ne l’as pas eu.
Tu ne l’as pas vécu.
Mais tu y penses encore.
Il n’y a pas de tombe pour les presque.
Pas de rituel de deuil.
Alors ils vivent.
Ils vivent en creux.
Dans le corps. Dans les gestes.
Dans la manière que tu as de ne pas rappeler.
Dans les lieux que tu évites sans raison claire.
Dans les mots que tu répètes, mais qui ne veulent plus rien dire.
Le presque, c’est cette relation qui aurait pu…
Mais qui n’a pas.
Parce que les horaires ne s’alignaient pas.
Parce que l’un des deux avait encore peur.
Parce que le silence s’est installé avant l’élan.
Et maintenant ?
Tu réécoutes cette chanson.
Tu relis ce mail jamais envoyé.
Tu revis cette nuit… qui n’a pas eu lieu.
On ne guérit pas du presque.
Parce qu’il n’y a pas eu de blessure franche.
Seulement une égratignure anticipée.
Une caresse mentale.
Un frisson interrompu.
Cobra se souvient d’un café.
D’un regard.
D’un éclat de rire trop court.
Et surtout,
du moment où il a choisi de ne pas dire ce qu’il pensait.
Il aurait pu.
Mais une petite voix — cynique, prudente, fatiguée — a murmuré :
“À quoi bon ?”
Et le monde a continué.
Sans fracas.
Mais avec une fêlure imperceptible, là, juste au centre du réel.
Il existe des presque-besoins,
des presque-vérités,
des presque-désirs.
Ils flottent autour de nous comme des fantômes polis.
Ils ne font pas de bruit.
Mais ils ne partent jamais.
Dans un tiroir mental, Cobra conserve un carnet invisible.
Chaque page y est dédiée à une phrase qu’il n’a pas prononcée.
Des choses banales, pourtant :
“Je t’attendais.”
“Tu m’as manqué.”
“Je crois que je ressens quelque chose.”
Rien d’exceptionnel.
Mais chacune aurait pu ouvrir un monde.
Et pourtant,
elles sont restées là,
comme des graines sans terre.
Le goût du presque, c’est aussi celui de ces décisions non prises :
– Ce voyage annulé.
– Ce projet rangé dans un dossier “à voir plus tard”.
– Cette main qu’on n’a pas prise.
– Cette colère qu’on a polie au lieu de la crier.
Mais ce goût-là…
ce n’est pas que de l’amertume.
C’est aussi du sucre.
Oui.
Car dans chaque presque, il y avait du possible.
Quelque chose qui vibrait.
Et Cobra le sait :
ce sont souvent ces vibrations inabouties
qui donnent au présent sa texture singulière.
Alors il ne regrette pas.
Pas vraiment.
Mais il se souvient.
Avec une fidélité étrange.
Une tendresse maladroite.
“Le presque, dit-il,
c’est l’histoire que je n’ai pas vécue…
mais que je me raconte tous les soirs.”
Et peut-être que c’est ça, être vivant :
savoir que certaines choses n’auront jamais lieu —
mais continuer à les goûter quand même.
— C.