Journal des Apparitions — Fragment 04
Il est toujours là.
Assis.
Sur les marches d’un lieu qui n’existe plus.
Un perron mangé par l’oubli, entre deux souvenirs flous.
Cobra l’a croisé un matin sans fin,
en marchant dans une ruelle de sa propre mémoire.
Il faisait gris.
Pas à cause du ciel,
mais parce que tout semblait se souvenir à moitié.
L’enfant portait une veste trop grande, des chaussures sans lacets.
Et son visage…
était effacé.
Pas flouté.
Pas masqué.
Juste absent.
Une surface lisse, comme un papier qui attend d’être écrit.
Mais Cobra a tout de suite su :
ce visage n’était pas vide.
Il était plein de possibles.
L’enfant ne parlait pas.
Mais il tendait un papier froissé.
Un dessin maladroit, fait de traits tremblants.
Cobra l’a pris.
Et là, son cœur s’est serré.
Une maison qu’il n’avait jamais vue.
Un arbre mort dans une cour déserte.
Une silhouette à la fenêtre —
qui portait son prénom, écrit à l’envers.
Il a voulu poser une question.
Mais rien ne sortait.
Sa gorge était pleine de sable.
Ce sable qu’on avale en devenant adulte.
L’enfant a penché la tête.
Puis a sorti un autre dessin.
Un deuxième futur.
Un souvenir alternatif.
Une promesse non tenue.
Cobra l’a compris :
cet enfant dessinait ce qu’il aurait pu devenir,
si certaines décisions avaient été autres.
« Ce n’est pas moi, » pensa-t-il.
Mais une voix en lui répondit :
— « Pas encore.
Ou peut-être… plus jamais. »
Il s’est assis à côté de l’enfant.
Sans parler.
Sans respirer trop fort.
Les instants se sont figés autour d’eux.
Et lentement,
le dessin s’est modifié tout seul.
Des traits se sont effacés.
D’autres se sont ajoutés.
Une date est apparue.
Un prénom barré.
Un mot griffonné à la hâte :
“Recommencer.”
Quand Cobra s’est relevé,
l’enfant avait disparu.
Et sur le perron,
il ne restait qu’une craie bleue,
posée en équilibre sur la première marche.
Il l’a prise.
Depuis, il la garde sur lui.
Elle ne s’use jamais.
Mais elle ne dessine qu’une seule chose :
le contour de ce qu’il aurait pu être.
Certains disent que l’enfance est un pays perdu.
Mais Cobra sait :
c’est un enfant sans visage, qui vous attend encore quelque part…
…et qui dessine vos futurs en silence,
en espérant que cette fois, vous le regarderez vraiment.