Le Croqueur de Rêves

2 juillet 2025

Par Cobra

Journal des Apparitions — Fragment 03

Il ne vient pas dans tous les cauchemars.
Seulement dans ceux qui ressemblent trop à la réalité.
Dans ceux où l’on sent une odeur qu’on a réellement connue.
Dans ceux où une voix morte vous parle comme si elle venait de s’interrompre, à peine.

Cobra l’a croisé pour la première fois dans un demi-sommeil.
Il rêvait d’un escalier sans fin, de marches qui grinçaient sous ses pas imaginaires.
Et tout à coup, il s’est retourné.

Là, à quelques marches en arrière :
un homme en pardessus noir,
penché comme s’il fouillait un tiroir invisible dans l’air.

Mais il n’y avait pas de tiroir.
Seulement un rêve.
Et cet homme en mangeait des morceaux.

Il mâchait lentement, les paupières closes,
comme un sommelier goûte la mémoire.

Chaque bouchée semblait lui donner des contours plus nets.
Comme si s’alimenter du rêve de Cobra
le rendait plus réel.

Il n’a pas parlé.
Mais Cobra a compris.
Il n’y avait pas besoin de mots —
le langage des intrusions mentales est fait d’évidences.

« Tu rêves ce que j’ai faim de voir. »

Le Croqueur de Rêves ne vole pas tout.
Il choisit.
Il découpe avec une précision chirurgicale les scènes trop intimes, les souvenirs déguisés.
Il s’attarde sur ce qui aurait pu arriver,
mais n’a jamais pris place.

Il préfère le regret au fantasme.
C’est plus nourrissant, dit-on.

Au réveil, Cobra s’est souvenu du rêve.
Mais pas en entier.
Il manquait une image, une sensation —
comme un rire entendu sous l’eau, trop flou pour être restitué.

Il a ouvert un carnet.
Essayé de noter.
Mais dès qu’il posait le stylo,
les phrases s’effaçaient d’elles-mêmes.

Plus tard, il a retrouvé, griffonné sur son mur :

« Ce n’est pas ton rêve. Tu l’as prêté. »

D’autres fois, il s’endort à moitié,
et sent une ombre s’asseoir au bord du lit.
Pas menaçante.
Juste affamée.

C’est là que Cobra a compris la vérité :
le Croqueur de Rêves ne vient pas pour voler.
Il échange.

Pour chaque fragment volé, il en laisse un autre.
Un rêve qui ne vous appartient pas.
Un souvenir d’un autre dormeur, quelque part.

Et c’est ça le plus troublant.
Se réveiller avec des souvenirs étrangers.
Reconnaître un lieu jamais visité.
Avoir le cœur serré pour une inconnue qu’on n’a jamais aimée.

« Les rêves sont des passages.
Mais parfois, on ne revient pas du même côté. »

Cobra garde maintenant un sachet de sel sous son oreiller.
Un vieux réflexe transmis par une femme qui parlait aux serpents.

Mais il sait que ce n’est pas un remède.
Juste un délai.

Le Croqueur reviendra.
Toujours affamé.
Toujours poli.
Et toujours prêt à vous rendre un fragment…
mais pas le vôtre.