L’Homme Qui N’Avait Plus de Présent

8 juillet 2025

Par Cobra

Journal des Apparitions — Fragment 06

Il portait un costume gris, usé par des époques incertaines.
Un chapeau d’un autre siècle.
Une montre sans aiguilles.
Et dans ses yeux, le vertige de mille instants non vécus.

Cobra l’a croisé dans une gare mentale, entre deux décisions non prises.
Pas une vraie gare, bien sûr.
Une gare intérieure
un de ces lieux où l’âme attend un train qui n’est jamais annoncé,
mais dont le départ vous rattrape quand même.

L’homme marchait lentement,
comme quelqu’un qui avait appris à vivre dans des phrases déjà terminées.
Il parlait seul.
Ou plutôt, il se répondait.

Des morceaux de conversations à rebours.
Des dialogues sans interlocuteur.

— « Si je l’avais su, j’aurais refusé. »
— « Demain, je ne serai plus celui d’hier. »
— « Ce moment ? Non… déjà passé. »

Cobra l’a suivi un instant.
Intrigué.
Aimanté.

Mais ce n’est qu’en lui adressant une question simple qu’il a compris :

— « Comment vas-tu ? »

L’homme a souri, doucement, presque douloureusement.
Et a répondu :

— « Je vais n’existe plus.
Il ne me reste que j’ai été,
ou je serai peut-être. »

Cobra s’est figé.

L’homme n’avait plus de présent.

Pas d’instant.
Pas de maintenant.
Tout glissait sur lui comme la pluie sur une vitre fermée.

Il expliqua, dans une langue lente :

— « Un jour, j’ai commencé à vivre en avance.
Puis, à force de douter, je me suis réfugié en arrière.
Et le pont s’est effondré. »

Cobra le regardait.
Le temps semblait se plier autour de lui,
comme si chaque seconde hésitait à exister en sa présence.

— « Le présent est un pari, » dit-il.
« Certains n’ont plus la force de le tenter. »

Autour d’eux, le décor vacillait.
La gare intérieure se remplissait d’ombres figées,
de voyageurs absents,
de panneaux d’affichage qui ne montraient que des souvenirs.

Cobra sentit une crampe étrange dans sa poitrine :
la crampe du « maintenant » qu’on n’ose pas habiter.

L’homme posa alors sa main sur son épaule.
Elle était chaude.
Réelle.

— « Si tu restes ici trop longtemps,
tu commenceras à parler comme moi. »

— « Et ensuite ? » demanda Cobra.

— « Ensuite ? Rien.
Tu seras toujours avant.
Ou après.
Mais jamais là. »

Et il disparut.
Pas en marchant.
En cessant d’être perçu.

Comme s’il s’était dissous dans la trame du temps inemployé.

Cobra resta seul un moment.
Puis, il regarda sa propre montre.

Elle tournait.
Mais lentement.
Comme si chaque seconde voulait savoir si elle méritait d’être vécue.

Depuis ce jour, Cobra garde dans sa poche un caillou très lourd.
Pour rester ancré.
Pour se rappeler que le sol existe encore sous ses pieds.

Il ne veut pas devenir l’Homme Qui N’Avait Plus de Présent.
Même s’il sait… qu’un jour, il l’aura peut-être été.