Il existe un lieu que seuls les esprits fêlés peuvent atteindre.
Un lieu qui n’a jamais été cartographié, car il change à chaque souvenir renié, à chaque idée autocensurée. C’est un bâtiment mouvant, fait d’encre figée et de papier oublié. On l’appelle la Bibliothèque des Livres Jamais Écrits.
Cobra s’y rend les nuits où l’ennui devient une démangeaison interne.
Celles où l’ironie ne suffit plus à anesthésier l’âme.
La porte n’a pas de poignée. Elle ne s’ouvre que si l’on a abandonné une vérité trop tôt, ou si l’on a tu une phrase qu’il fallait hurler.
Cobra pousse le battant sans effort.
L’intérieur est vaste, trop vaste. Une cathédrale de silence. Des rayonnages vertigineux grimpent jusqu’à un plafond qui n’existe pas. Pas un bruit, sauf le froissement discret des manuscrits jamais rédigés qui continuent, malgré tout, à s’écrire seuls dans l’obscurité.
Une vieille lumière jaunâtre filtre depuis des lustres en forme d’idées mortes. Elle éclaire faiblement les travées étiquetées :
« Romans refusés par lâcheté »
« Mémoires avortées par culpabilité »
« Poèmes dissous dans l’alcool »
« Pensées trop vraies pour être dites »
Cobra se promène, les mains croisées dans le dos, comme un juge dans un cimetière de génies absents.
Il longe un rayon effacé, presque effacé du plan intérieur de la bibliothèque.
Les lettres sur la plaque sont tremblantes, comme écrites sous la contrainte :
« 188 contes à régler. »
Il arque un sourcil.
— C’est donc là qu’on archive les histoires qu’on n’a pas su solder.
Les titres bourdonnent à voix basse.
“Le courage reporté au lendemain.”
“Le pardon jamais prononcé.”
“L’amour resté en brouillon.”
Chaque conte est une dette émotionnelle, non réglée.
Pas des fictions.
Des échéances sentimentales.
Cobra n’en ouvre aucun.
Mais il les sent battre, comme des cœurs sous scellé.
— On a tous nos créances poétiques, souffle-t-il.
Il s’arrête devant une étagère bancale :
« Contes pour enfants qui auraient grandi trop vite. »
Un carnet luit faiblement. Il s’en empare.
Il s’intitule : « L’enfant qui croyait que les adultes disaient la vérité. »
— Ha. Classique, murmure Cobra.
Il le repose. Chaque page contient une histoire qu’un cœur n’a pas osé porter jusqu’au bout. Ces livres n’ont pas d’auteur. Ou plutôt, ils en ont trop.
Ils sont la somme des regrets collectifs.
Plus loin, dans l’aile Est, des escaliers infinis mènent à la Zone des Manuscrits Interdits.
On dit qu’ils contiennent les révélations que les rêveurs ont volontairement effacées de leur propre esprit.
Des textes si puissants qu’ils pourraient ravager la stabilité mentale de quiconque les lirait en entier.
Un écriteau en lettres fumantes avertit :
« Entrée strictement réservée aux âmes ayant perdu foi en la Vérité. »
Cobra entre.
Les tomes ici sont enchaînés. Certains hurlent. D’autres pleurent à l’ouverture. Une reliure attire son regard : noire, veloutée, chaude au toucher.
Il y lit son propre nom.
« COBRA — Ce que tu aurais pu être »
Il ne l’ouvre pas.
Pas encore.
À la place, il sort une clope imaginaire, l’allume avec un briquet métaphysique et souffle un soupir qui prend la forme d’un point d’interrogation flottant.
— C’est trop tôt pour affronter ce genre de fiction.
Dans un renfoncement à demi-effacé, il tombe sur l’Archiviste.
Une entité pâle, presque transparente, qui classe des feuilles volantes à une vitesse surnaturelle. Son visage n’a pas de bouche. Juste une plume noire à la place des yeux.
— Je cherche une idée qui n’a jamais été pensée, dit Cobra.
L’Archiviste incline la tête et lui tend une page vide.
Cobra la fixe.
— Malin.
Puis il rit. Un rire sec, coupant, qui résonne entre les travées comme un écho d’impertinence.
Car Cobra le Cynique n’est pas un créateur.
Il est un voyeur d’imaginaires avortés, un flâneur de la pensée inachevée.
Il ne construit pas, il détruit les illusions pour en contempler les ruines. Et parfois, il s’en drape comme d’une toge de philosophe noir.
Avant de partir, il inscrit quelque chose sur une page vierge, sans en dire le contenu.
Il glisse le manuscrit dans une étagère intitulée :
« Fragments laissés par ceux qui savaient qu’ils ne seraient jamais compris. »
Puis il quitte les lieux.
Sans bruit.
Sans regret.
Et dans l’ombre des rayons, un murmure s’élève :
« Cobra reviendra. Le savoir n’est pas ce qu’il cherche. C’est ce que les autres ont perdu en le refusant. »