Le Marché Noir des Rêves Usés

13 juin 2025

Par Cobra

Il apparaît chaque nuit à l’heure trouble où le réel vacille. Une ruelle fendue dans un interstice de l’esprit, que seuls les insomniaques désabusés peuvent atteindre. Le Marché Noir des Rêves Usés.
Ici, les illusions ont une odeur de poussière chaude et de regrets mal digérés. On y trouve tout ce que le monde moderne a piétiné : espoirs effilochés, ambitions reniées, utopies mortes-nées. Les étals sont dressés sous des néons faussement célestes, clignotants comme des promesses politiques, et chaque marchand a la voix d’un ancien enfant déçu.

Cobra y vient souvent.
Pas pour acheter. Pas pour vendre. Juste pour observer.
Il marche entre les rangées d’âmes bradées, les mains dans les poches, l’esprit affûté comme une lame rouillée. Il sourit – ce demi-sourire ironique qu’il offre comme une gifle déguisée – devant les vitrines de songes recyclés : un vieux rêve de révolution empaqueté avec des stickers NFT, une vocation d’artiste reconvertie en contenu sponsorisé, ou encore cette chimère très tendance : « Trouver un sens à sa vie sans changer d’emploi ni quitter le canapé ».

Un vendeur l’interpelle :
— Monsieur ! Une promotion ce soir : deux désillusions pour le prix d’une !
Cobra s’arrête, hausse un sourcil.
— Je n’ai plus assez de naïveté pour que ça vaille l’investissement.
— Oh, mais justement ! Ici, nous reprenons aussi la lucidité. À très bon prix.
Le cynisme de Cobra frémit, presque flatté. Mais il se contente d’un « hmpf » désabusé et poursuit sa route, le pas lent, presque spectral.

Un stand attire son attention.
Une vieille dame y vend des souvenirs d’enfance. Pas les vrais, non. Les versions corrigées. Plus lumineuses, plus propres. Sans cris, sans silences, sans solitude. On peut y acheter un père qui n’est jamais parti, une mère qui avait du temps, un frère qui écoutait.
Cobra s’approche, curieux.
— Vous avez la version où je croyais encore que le monde pouvait être beau ?
Elle le regarde avec douceur.
— En rupture de stock, mon chéri. Mais je peux vous proposer un rêve de vengeance douce.
— Trop amer pour mon palais.

Il s’éloigne.
Un peu plus loin, un automate clignotant propose des cauchemars à la demande. Il suffit d’insérer un souvenir, et la machine vous brode un rêve à base de peurs et de vérités qu’on n’ose pas affronter. Une queue se forme. Les gens veulent trembler, au moins ressentir quelque chose. Même de la terreur.

Cobra ricane.
— On en est là ? À payer pour se sentir vivant ?
Un adolescent à l’air vide le regarde :
— Mieux vaut un frisson artificiel que l’indifférence totale.
Cobra ne répond pas. Il a envie de l’attraper par les épaules, de lui crier que non, que ce n’est pas une fatalité. Qu’il existe encore une forme de révolte douce, lucide, poétique. Mais il sait déjà ce que l’ado lui répondrait :
« C’est facile à dire, vieux serpent. T’as l’habitude de mordre. »

Il reprend sa route, traversant le secteur des Rêves Non Livrés. Des commandes abandonnées dans les limbes : diplômes jamais obtenus, amours jamais déclarés, voyages jamais entrepris. Des palettes entières d’intentions mortes-nées, emballées dans du plastique transparent.
Un employé classe méthodiquement les rêves par catégories :
— Ceux-ci ? Rêves trop grands. Ceux-là ? Rêves trop justes, refusés pour manque d’ambition. Et cette section : les rêves collectifs. Personne n’en veut plus.

Cobra s’arrête net devant un carton entrouvert. À l’intérieur : un rêve récurrent qu’il croyait avoir oublié. Il s’y voit debout sur une colline de verre, le monde s’effondre doucement sous ses pieds mais il sourit, libre.
Il referme le carton.

Un haut-parleur crache une musique faussement joyeuse, mélange de carrousel et de jingle publicitaire.
— Amis du vide intérieur, ce soir : grande vente flash sur les espérances recyclées ! Deux ambitions mortes ressuscitées pour le prix d’une !
Cobra rit, un rire sans éclat.
— Vous croyez vendre de l’espoir. Vous bradez du poison.

Il bifurque vers la sortie. Une ruelle plus étroite, plus sombre. Moins fréquentée. Le Quartier des Visionnaires Déchus.
Là, les marchands ne crient plus. Ils murmurent.
Un vieil homme lui tend une fiole :
— Distillat de rêve pur. Non coupé. Brut. À consommer seul, dans le silence.
Cobra le fixe. L’envie le frôle. Puis il décline.
— Trop dangereux.
— Ou trop vrai ?
Cobra hausse les épaules.
— La vérité est un luxe inutile. Donnez-moi plutôt une ironie tiède et un souvenir bancal.

Mais au fond, il sait.
Il reviendra. Encore et encore.
Pas pour acheter. Pas pour vendre.
Juste pour se rappeler qu’il a renoncé.
Volontairement.
Parce qu’ici, au Marché Noir des Rêves Usés, le cynisme est la seule monnaie qui garde sa valeur.