Elle se dresse à l’intersection de deux rues mentales qu’on ne prend jamais consciemment.
L’une s’appelle : “Ce que je voudrais être.”
L’autre : “Ce que je fais semblant d’être.”
La Fabrique des Personnalités Temporaires est un bâtiment impeccable. Trop lisse pour être honnête.
Façade mi-clinique, mi-cabaret.
Une pancarte lumineuse clignote :
“Devenez autre. Offrez-vous une version supportable de vous-même. Premier essai gratuit.”
Cobra entre.
Un automate à l’accueil lui tend une tablette.
— Veuillez choisir votre configuration :
- L’Optimiste Fonctionnel™
- L’Aimant Inconditionnel™
- Le Rebelle Mesuré™
- L’Indifférent Charismatique™
- L’Éveillé Spirituel (sans excès)™
Il soupire.
— Et si je veux rester moi ?
L’automate sourit mécaniquement :
— Il faut d’abord l’avoir été pour pouvoir y revenir.
Cobra coche une case au hasard :
“Le Sincère sans filtre™”
On lui tend un masque presque invisible, à poser sur le visage.
Il l’enfile.
Et aussitôt, les mots qu’il pensait depuis toujours jaillissent sans retenue.
“Je me cache dans l’intelligence pour ne pas ressentir.”
“Je me méprise parfois d’aimer encore.”
“Verlaine, mon rêve familier, m’accompagne dans chaque abandon que je maquille en choix.”
Les autres clients reculent légèrement.
Le masque fonctionne.
Il le retire. Tremblant.
Il a vu trop de lui, trop vite.
Un technicien l’invite à visiter l’atelier de fabrication.
Des lignes de production alignent des personnalités comme des vêtements :
“Conviction nuancée”, “Hypersensibilité maîtrisée”, “Cynisme séducteur”.
Certaines sont prêtes à l’emploi.
D’autres sont à moitié cousues, tremblantes, dangereusement humaines.
Dans une vitrine spéciale, des prototypes :
- “Celui que tu aurais été si tu avais été aimé dès le début”
- “La version de toi qui croit encore aux promesses”
Cobra fixe longtemps la dernière.
Puis s’en détourne.
Il sait.
On ne porte pas ce genre de version sans se brûler.
Avant de sortir, on lui propose un abonnement :
“Changez de personnalité chaque semaine !
Restez cohérent en variant subtilement.
Personnalité de secours incluse en cas d’effondrement.”
Il refuse.
Mais il repart avec un fragment.
Un masque fêlé, jamais vendu.
Dessus, en lettres presque effacées :
“Moi, quand je ne joue plus.”
Et dans son dos, la Fabrique murmure, comme un slogan :
“L’authenticité n’est pas une option rentable.”
Mais Cobra sait.
Ce qui n’est pas rentable devient rare.
Et ce qui est rare… devient sacré.