Le Théâtre des Vérités Sélectives

15 juin 2025

Par Cobra

On y accède par une allée pavée de convictions abandonnées.
Elles craquent sous les pas.
Certaines pleurent encore.

Le Théâtre des Vérités Sélectives est un bâtiment noble, poussiéreux, majestueux comme un mensonge bien construit.
Au fronton, une inscription :

“Toute vérité ici est vraie, mais temporairement.”

Cobra pousse la porte.

À l’intérieur, des dizaines de scènes superposées, comme des couches d’interprétations mentales.
Chaque salle propose une version différente du monde.

Dans l’une, la justice triomphe toujours.
Dans une autre, l’amour est invincible.
Plus loin, le mal n’existe que pour faire briller le bien.

Le public ne choisit pas ce qui est vrai.
Il choisit ce qu’il est prêt à entendre.

Une hôtesse au regard flou lui tend un masque et un billet.

— Quel type de vérité ce soir ?
— Aucune. Je suis venu voir ce que les autres supportent.
— Curieux… La plupart viennent pour oublier ce qu’ils savent déjà.

Il s’installe au fond.
Observe.

Sur scène, un monologue :

“Tu n’es pas responsable de ce qui t’arrive.
Tu mérites d’être aimé, même quand tu échoues.
Tout a un sens, même la douleur.”

Les spectateurs pleurent.
Cobra, lui, note les silences entre les phrases.

C’est là que vit le vrai.

Il quitte la salle.
Entre dans une autre :

“Vérité interdite – accès réservé aux lucides chroniques.”

Sur scène, un acteur nu, sans décor, murmure :

“Tu savais. Tu as choisi de ne pas voir.
Tu savais. Tu as appelé ça ‘maturation’.
Tu savais. Tu as préféré survivre plutôt que vivre.”

La salle est vide.
Il reste.
Il ne cligne pas des yeux.

Dans les coulisses, il découvre un vestiaire de vérités non jouées.
Des scripts raturés.
Des costumes brûlés.
Des rôles qu’aucun acteur n’a voulu incarner.

Il en lit un :

“Je suis la version de toi qui n’a jamais été rassurée par le mensonge.”

Il repose le texte.
Trop tôt.
Ou trop tard.

Avant de sortir, il s’adresse au metteur en scène.

— Pourquoi tant de versions ?
— Parce qu’une seule serait trop violente.
— Et si je veux celle qui ne flatte rien ?
— Il faut monter sur scène. Et parler à voix nue.

Cobra grimpe sur les planches.

Il regarde le public.
Vide.

Et dit :

“Je ne veux pas la vérité.
Je veux ce qui reste quand toutes les vérités se sont effondrées.”

Dans l’écho, un murmure :

“C’est là que commence l’honnêteté.”

Le rideau ne tombe pas.

Parce qu’ici, le spectacle ne finit jamais.