Journal des Apparitions — Fragment 08
Elle n’émet aucune lumière propre.
Et pourtant, on la voit.
Pas parce qu’elle brille —
mais parce qu’elle emprunte l’ombre des autres.
Cobra l’a croisée un soir brumeux,
dans une rue étroite où les lampadaires clignotaient sans logique.
Elle avançait sans bruit, sans trace,
mais à chaque pas,
l’ombre de quelqu’un d’autre la suivait.
Un vieil homme mort depuis des années.
Une femme qu’il avait aimée sans jamais la toucher.
Un enfant qui aurait pu naître.
Elle ne possédait rien de stable.
Elle était composée d’échos.
Quand elle a croisé Cobra,
elle a souri —
un sourire tremblant,
comme une émotion venue d’une mémoire étrangère.
Il a senti une chaleur dans la poitrine,
une tristesse familière…
mais qui n’était pas la sienne.
— « Qui es-tu ? » a-t-il demandé.
Elle a haussé les épaules.
Puis levé la main,
comme pour montrer un papillon imaginaire posé dans l’air.
— « Je suis ce qui reste quand tu crois avoir tout oublié. »
— « Une réminiscence ? »
— « Non.
Une trace d’une trace. Une lumière reflétée sur un miroir brisé. »
Elle n’a pas de nom.
Ou plutôt, elle en a eu trop.
Des prénoms qu’on lui a projetés,
des identités qu’elle a dû porter
pour combler les vides d’autrui.
Cobra a compris alors :
elle est l’ombre des possibles jamais incarnés.
Elle vit dans les interstices de ceux qui doutent.
Elle se glisse dans les regards absents,
les soupirs sans raison.
Et parfois,
elle rend quelque chose.
Ce soir-là, elle a effleuré la main de Cobra.
Et d’un coup,
il a revu une scène d’enfance qu’il croyait perdue :
un champ d’herbe haute,
une voix douce qui chantait derrière lui,
le goût du soleil dans sa bouche.
Une paix brève.
Un éclat.
Puis elle est repartie.
— « Tu ne m’as jamais connue, » dit-elle.
« Mais j’ai vécu dans l’ombre de ton oubli. »
Depuis, Cobra sait.
Certains fragments de soi ne nous appartiennent qu’en silence.
Ils prennent la forme de visages inconnus,
de silhouettes sans poids,
de présences décalées.
La Fille aux Ombres Prêtées ne s’impose pas.
Elle circule.
Elle veille.
Elle existe dans la lumière des autres.
Et un jour, peut-être,
elle trouvera enfin quelqu’un dont l’ombre lui ira.