La Gare des Réalités Écartées

14 juin 2025

Par Cobra

Cobra ne s’y rend pas. Il s’y réveille.
Comme souvent.
Comme si l’endroit existait en lui depuis toujours, et que le simple fait de douter avait suffi à acheter un billet.

La Gare des Réalités Écartées ne ressemble à rien de connu.
Son architecture change selon l’humeur de ceux qui la regardent.
Parfois cathédrale, parfois hangar, parfois ventre.
Un lieu de transit… mais entre versions de soi.

Des voies sans fin s’enfoncent dans des brumes épaisses.
Chacune porte un nom gravé en lettres mouvantes :

Ligne 03 : Cobra qui a tout pardonné
Ligne 17 : Cobra qui est resté
Ligne 31 : Cobra devenu père
Ligne 0 : Cobra qui n’a jamais douté

Les hauts-parleurs crachent des appels flous, mêlant langues mortes et regrets vivants.
Le sol vibre doucement à chaque passage d’un train invisible.

Cobra avance, mains dans les poches, regard ailleurs.

Des gens attendent, assis, debout, immobiles.
Certains pleurent devant un panneau d’affichage : leur train n’est jamais passé.

D’autres courent après des wagons qui ne s’arrêtent plus.
Des porteurs d’uniformes les rassurent :

“Ne vous inquiétez pas. Une autre version de vous est déjà montée à bord.”

Cobra sourit.
Il connaît cette douleur : voir passer sa propre vie… sans y monter.

Un employé au visage flou l’aborde :
— Une destination particulière ?
— Aucune. Je viens juste… regarder ce que j’ai raté.
— C’est interdit.
— C’est moi, Cobra. Je ne suis pas venu pour suivre les règles. Seulement les traces.

L’homme disparaît.

Cobra s’assoit sur un banc fissuré.
Devant lui, une ligne spéciale :

Train n°404 – Vers ce que tu aurais été si tu n’avais jamais eu peur.

Il reste là. Longtemps.
Le train ne vient jamais.

Plus loin, un petit quai désert.
Aucune annonce.
Juste une pancarte discrète :

“Voie Fantôme – Pour ceux qui n’ont pas renoncé.”

Il s’y rend. Lentement.
Là, pas de rails. Pas de train.
Seulement un miroir, suspendu dans le vide.

Il y voit un autre lui.
Pas meilleur. Pas pire.
Juste… plus aligné.

Le reflet ne lui parle pas.
Il lui tend simplement la main.

Cobra la regarde.
Ne la prend pas.

Il recule.
Sourit.
Et dit :
— Tu es beau, toi. Mais moi… je suis vrai.

Un vieux chef de gare claque une cloche invisible.
Le temps reprend sa marche.
Cobra quitte la gare.

Il ne prendra aucun train ce soir.
Il n’échangera aucune réalité.

Car il sait désormais que ce qu’il a écarté ne le quitte jamais.
Mais que ce qu’il choisit d’assumer devient plus réel que tous les trains du monde.