Elle s’étend à perte de vue, avec ses immeubles symétriques, ses trottoirs sans fissures et ses ciels sans nuance.
La Ville des Opinions Mécaniques.
Ici, les idées ne naissent pas — elles sont livrées. Programmées. Distribuées chaque matin comme le pain, avec la météo et la dose quotidienne d’indignation approuvée.
Cobra y est arrivé en traversant une pub bienveillante, offerte par un algorithme d’optimisation émotionnelle.
Il a cligné des yeux… et s’est retrouvé dans une rue impeccable, bordée de panneaux LED diffusant des pensées approuvées socialement.
« Tout est une question de perspective. »
« Il faut respecter tous les points de vue. »
« Ce qui compte, c’est d’être positif. »
Chaque passant porte un boîtier à la ceinture, connecté à un Système Central d’Harmonisation Cognitive.
Il vibre doucement lorsqu’une pensée trop personnelle tente d’émerger.
Un rappel : « reste aligné. »
Cobra observe.
Personne ne discute ici. On échange.
Des opinions au goût tiède.
Des idées formatées comme des réponses Chatbot : inclusives, creuses, polies jusqu’à la perte de relief.
Il entre dans un Café de la Pensée Partagée.
Pas de menu. Juste une tablette sur chaque table, avec une liste d’opinions prédéfinies.
Le serveur demande :
— Aujourd’hui, vous préférez quel mode ? Tendance, Tempéré ou Ambiguïté douce ?
— Ironie mordante.
— Désolé, ce mode est désactivé.
Il sort.
Au coin de la rue, un kiosque propose des “Mises à jour de conviction”.
Tarif réduit pour les idées consensuelles recyclées.
Un haut-parleur annonce :
“Semaine de l’Opinion Réconfortante : pensez en groupe, sentez-vous normal.”
Cobra hausse les épaules.
Il sait déjà.
Ici, penser autrement n’est pas interdit.
C’est inutile.
Il erre dans le Quartier des Désaccords Gérés.
Un lieu aseptisé où l’on simule le débat.
Les gens y crient, mais sur des rails. Les arguments sont calibrés. Les disputes suivent un protocole.
À la fin, tout le monde reçoit un badge :
“J’ai exprimé mon point de vue avec bienveillance.”
Cobra ricane.
— Même le conflit est devenu une décoration.
Plus loin, il découvre le Dépôt des Idées Obsolètes.
Un hangar rempli de pensées interdites non par censure, mais par fatigue.
Des étiquettes :
“Éthique radicale — abandonnée pour complexité excessive”
“Utopie politique — classée dangereux pour engagement émotionnel”
“Individualité critique — rangée, poussiéreuse, encore chaude”
Il pose la main sur une boîte marquée :
“Liberté intérieure — version non connectée”
Elle vibre. Une mémoire se réveille.
Puis le boîtier de la ville, qu’il a subtilisé à un passant, s’active.
ALERTE. PENSÉE NON VALIDÉE. VEUILLEZ REVENIR À LA NORMALE.
Il l’écrase sous son talon.
Avant de partir, Cobra grave sur le mur d’une station cognitive :
“Quand tout le monde pense pareil, ce n’est pas l’harmonie. C’est la panne de l’âme.”
Et il disparaît.
Dans les haut-parleurs, une voix tente de masquer son passage :
“Un incident indépendant de votre volonté a été enregistré. Reprenez votre routine. Vous allez bien.”
Mais quelque part,
un enfant a entendu la gravure.
Et pour la première fois,
il pense une chose qu’on ne lui a pas donnée.