Le Carnaval des Masques Figés

13 juin 2025

Par Cobra

Cobra n’aime pas les fêtes.
Encore moins celles où les rires sonnent comme des couvercles qu’on referme sur des émotions trop bruyantes.
Mais ce soir-là, attiré par une lumière pulsante au fond d’un souvenir déformé, il pénètre sans s’annoncer dans un lieu étrange : le Carnaval des Masques Figés.

Une place immense. Des fanions suspendus à des fils d’angoisse invisible.
Des musiques tournoient, discordantes. Elles changent de tempo à chaque doute. Les pavés reflètent des visages, mais jamais le bon.

Des centaines de silhouettes dansent en cercle, chacune avec un masque rivé au visage.
Il n’y a pas de rires sincères, seulement des simulacres d’expressions figées.

Un homme sourit depuis 30 ans. Une femme pleure depuis l’enfance. Un enfant hurle de rire en silence.
Et personne ne change jamais de masque.

Cobra avance lentement, sa présence déclenchant un frisson dans l’illusion collective.

Une jeune fille au masque neutre s’arrête devant lui.
— Tu n’en portes pas ?
— Non. J’ai le visage que j’ai mérité.
— Alors tu es dangereux. Ici, on protège ce qu’on ne veut plus ressentir.

Elle baisse les yeux. Son masque s’effrite légèrement au coin gauche, là où un vrai sourire cherche à naître.
Cobra frôle le bord du masque.

— Tu sais…
— Non. Ne dis rien.
Elle fuit.

Un stand attire son regard :
« Création de masques sur mesure – garanties anti-vérité, hypo-révélation, étanchéité émotionnelle. »

Cobra s’approche. Le marchand, un personnage maquillé à l’excès, lui tend un miroir :

— Tu es sûr de ne vouloir rien dissimuler ? Même un peu ?
— À quoi bon ? Le monde entier préfère croire aux visages confortables.
— Justement. On vend ici des identités prêtes à porter.

Cobra sourit.
— Je préfère l’inconfort de la lucidité à la paix des masques.

Il continue sa traversée.
Il y a des zones interdites. Des bords de fête. Des recoins où les masques tombent quand personne ne regarde.
Il y découvre un monticule discret : un tas d’anciens visages.
Certains ont encore les yeux ouverts.
D’autres pleurent sans visage.
Une voix s’échappe du tas :

“J’ai voulu être moi, mais personne n’a reconnu mon vrai visage. Alors j’ai abandonné.”

Au centre de la place, un feu crépite.
Autour, les Porteurs de Masques Vides dansent sans expression. Ceux-là ont tout perdu. Même la peur. Même la colère. Même l’ironie.
Cobra les regarde longuement. Il murmure pour lui-même :

— Voilà ce que je deviendrais si j’oubliais pourquoi je pense encore.

Puis il jette un caillou dans le feu. Le feu change de couleur : il devient bleu vérité.
Le silence tombe.

Des masques se fissurent.
Un cri monte.
Une vérité traverse la foule comme un vent froid.

Alors les premiers fuyards courent. D’autres s’effondrent, retrouvant leur propre visage, décomposé par l’habitude de le nier.

Cobra, au milieu, observe. Il ne sauve personne. Il ne juge pas.

Il constate.

Avant de partir, il ramasse un masque tombé.
Il y lit, gravé à l’intérieur :

“Je vais bien.”

Il le jette sans un mot.

Et reprend sa route.
Dans son dos, le carnaval s’efface.
Il n’y a plus de musique.

Une pensée lui traverse l’esprit, comme un fil rouge cousu au bord de son manteau :

“L’authenticité est un crime dans un monde où tout le monde ment sans même le savoir.”