Le Marchand de Causes Perdues

14 juin 2025

Par Cobra

Il n’a pas de boutique.
Il installe sa table où les convictions s’effondrent.

Cobra le trouve un matin gris, dans une ruelle sans nom.
Une nappe élimée, des valises éventrées, des étals recouverts d’étiquettes fanées.

Au-dessus de lui, une enseigne branlante :

“CAUSES PERDUES – Achat, revente, restauration.”

L’homme lève à peine les yeux.
Il a le regard de ceux qui ont trop espéré — et qui savent empaqueter l’idéalisme dans du papier bulle.

— Qu’est-ce que tu vends ? demande Cobra.
— Des fragments. Des cendres. Des drapeaux. Des cris qu’on a laissés tomber.

Il tend un objet.
C’est un vieux badge. Il y est inscrit :

“Changer le monde.”

Cobra ricane.
— Et ça se vend encore, ça ?
— Rarement. Mais certains aiment le garder dans la poche, pour se souvenir.

Un rayon entier est dédié à des concepts oubliés :

  • Justice pure – légère odeur de sang et de déni.
  • Amour inconditionnel – stock limité, souvent contrefait.
  • Liberté totale – vendue en pièces détachées.

Un écriteau précise :

“Attention : les causes perdues ne sont pas remboursables.
Elles sont livrées avec le poids de ce qu’elles n’ont pas accompli.”

Cobra farfouille. Il reconnaît des choses.
Des morceaux d’idéaux qu’il a lui-même jetés.

Une pancarte : “Être vrai, quoi qu’il en coûte.”
Une lettre qu’il n’a jamais envoyée à un ancien ami.
Un manifeste à moitié brûlé, écrit quand il croyait encore que les mots pouvaient mordre.

Il hésite.

Le marchand le regarde.
— Tu veux reprendre quelque chose ?
— Pourquoi faire ?
— Pour ne pas oublier que tu as cru.

Cobra le fixe.
Lentement, il achète un petit flacon.
L’étiquette est à moitié effacée :

“Espoir lucide – usage strictement personnel.”

Il le range sans commentaire.

Avant de partir, il demande :
— Et toi ? Tu crois encore à quelque chose ?
Le vieux sourit.— Non. Mais je garde les braises pour ceux qui en auront besoin.
Et ça, c’est peut-être croire encore.

Cobra s’éloigne.
Le flacon pèse presque rien.
Mais dans sa poche, il est plus dense qu’un passé entier.

Et sur un mur, une phrase griffonnée à la craie :

“Les causes perdues sont les seules à mériter qu’on y revienne — car elles ne mentent plus.”