Objets Trouvés — Fragment 03
Cobra l’a trouvé dans une boutique fermée depuis longtemps,
derrière une vitrine poussiéreuse où les objets semblaient attendre autre chose que d’être vendus.
Il n’était pas grand.
Un miroir ovale, cerclé d’un cadre doré un peu écaillé,
posé là comme un piège élégant pour ceux qui ont trop de souvenirs et pas assez de peau.
Mais le plus étrange n’était pas son apparence.
Le plus étrange, c’est que lorsqu’on se regardait dedans…
on ne se reconnaissait pas.
Pas de déformation.
Pas de grotesque.
Seulement… autre chose.
Quelqu’un qu’on aurait pu devenir.
Quelqu’un qu’on a renié.
Quelqu’un qu’on a imaginé, aimé, peut-être détesté,
mais dont l’existence n’a jamais dépassé le seuil de l’idée.
Le miroir ne montre jamais l’instant présent.
Il révèle les possibles dissidents.
Les visages alternatifs.
Les identités inexplorées.
Les vies mises de côté par prudence, fatigue ou fidélité à un rôle appris trop tôt.
Quand Cobra s’y est penché pour la première fois,
il a vu un homme aux yeux tendres,
au dos droit,
portant un carnet rempli de lettres jamais envoyées.
Un homme qui n’était pas cynique.
Pas ironique.
Juste sincère.
Et incroyablement fragile.
Il a détourné le regard.
— « Je ne suis pas cet homme. »
— « Pas encore, » a soufflé le miroir.
Car ce miroir n’impose rien.
Il propose.
Il ouvre la porte à l’inconfort.
À cette brèche intime entre ce que nous sommes devenus
et ce que nous avions juré de ne jamais devenir.
Certains brisent leur reflet en le voyant.
D’autres y reviennent en cachette,
comme à un rendez-vous avec un amant imaginaire.
Cobra, lui, s’y rend parfois lors des nuits sans sommeil.
Il pose le miroir à la verticale,
et s’installe devant comme on consulte un oracle.
Parfois il ne voit rien.
Parfois, il voit trop.
Un jour, le miroir lui a montré une version de lui-même
riant aux éclats avec des inconnus dans un champ de tournesols.
Un autre jour, il a vu un Cobra seul,
plus vieux,
assis sur un banc avec pour seul compagnon
le silence d’une décision jamais prise.
Ce miroir est interdit dans certaines cités mentales.
Trop subversif.
Trop dérangeant.
Car il fracture le confort de l’identité fixe.
Il chuchote que nous sommes des multitudes.
On ne se voit jamais vraiment tel que l’on est,
mais parfois, grâce à un miroir,
on aperçoit ce que l’on aurait pu aimer devenir.
Cobra l’enveloppe désormais dans un tissu rouge,
et le garde dans une valise à double fond.
Mais il sait qu’il ne pourra jamais vraiment s’en séparer.
Parce que même s’il dérange,
ce miroir n’a jamais menti.