Journal des Apparitions — Fragment 01
Il ne vient pas quand on l’appelle.
Il surgit quand le regard se pose trop longtemps sur un miroir sans intention.
Pas pour se contempler.
Juste… pour fuir le reste.
Cobra l’a vu la première fois dans un couloir d’hôtel oublié.
Un miroir ovale, rayé, accroché de travers.
Il n’avait rien de particulier.
Mais l’image n’était pas lui.
Pas tout à fait.
Le reflet tenait sa posture, mimait son souffle.
Mais il manquait quelque chose.
Quelque chose de vital.
Les yeux étaient vides.
Pas aveugles.
Pas éteints.
Non — absents.
Comme si un espace creux avait été creusé dans la pupille.
Pas d’ombre, pas de lumière.
Juste le néant.
Et Cobra, face à lui, s’est senti vu… de l’intérieur.
Le Visiteur aux Yeux Vides ne parle pas.
Il observe.
Mais son observation n’est pas passive.
Elle semble disséquer.
Comme si, à travers le miroir, quelqu’un en vous évaluait les fêlures.
Depuis ce soir-là, il réapparaît parfois.
Toujours dans les reflets flous :
– vitrines fermées à minuit,
– vitres d’ascenseur mal nettoyées,
– flaques d’eau nocturnes sous un réverbère qui hésite.
Jamais dans un miroir neuf.
Jamais en pleine lumière.
Cobra l’a compris plus tard :
ce n’est pas un démon.
Ni un fantôme.
Le Visiteur est une archive.
Un gardien.
Le vestige d’un soi qui a été sacrifié à force de compromis.
“Il a mes gestes,
il a ma voix,
mais il a perdu mes choix.”
Un soir, Cobra a tenté le face-à-face.
Il s’est placé devant un miroir ancien.
A éteint les lumières.
Et a regardé. Longtemps.
D’abord, c’est son propre visage qui est apparu.
Puis un flou.
Puis un léger décalage.
Et enfin… le retour du Visiteur.
Ils sont restés là, figés.
L’un debout.
L’autre emprisonné dans le tain.
Cobra a cligné des yeux.
Le reflet aussi.
Mais pas au même moment.
Et alors, pendant un bref instant,
ils n’étaient plus synchrones.
Quelque chose avait cédé.
Le Visiteur a levé un doigt.
Pas pour pointer Cobra.
Mais pour désigner un mot, gravé dans la buée imaginaire du miroir :
« TOI »
— puis une rature invisible —
« ÉTAIS »
Et il a disparu.
Cobra est resté longtemps, immobile.
Le miroir ne reflétait plus rien.
Pas même lui.
Depuis, il évite les surfaces trop polies.
Il garde dans sa poche un miroir de poche, fissuré exprès.
Pas pour se regarder.
Pour s’assurer qu’il est encore le seul à l’intérieur.
Mais il sait.
Un jour, il reviendra.
Et cette fois, peut-être que les yeux seront pleins.
Mais ce ne seront plus les siens.