Journal des Apparitions — Fragment 02
Cobra l’a vue dans une rue sans nom, un matin qui n’avait pas commencé.
Elle avançait d’un pas lent, précis, élégant — mais en marche arrière.
Pieds nus.
Cheveux attachés avec un fil rouge qui semblait flotter dans une direction contraire au vent.
Elle ne se retournait jamais.
Jamais.
Les gens ne la voyaient pas.
Ou faisaient semblant.
Peut-être parce que ses pas faisaient un bruit étrange —
pas celui de la marche.
Celui d’un souvenir qui se déchire.
Cobra, fasciné, l’a suivie.
Mais plus il avançait, plus il avait la sensation de revenir.
Vers quoi, il ne savait pas.
Mais dans ses os, dans son souffle,
il sentait quelque chose se désapprendre.
Elle s’est arrêtée au croisement de deux ruelles sans direction.
Et là, elle a parlé.
Pas à lui.
À l’air.
À l’espace.
— « Ceux qui regardent trop vers l’avant finissent par oublier comment ils sont arrivés ici. »
Elle souriait.
Mais ce sourire semblait hérité.
Un sourire qu’on aurait porté autrefois, et qu’on continuerait à reproduire sans y croire.
— « Le passé n’est pas une histoire.
C’est une carte.
Et ceux qui refusent de la lire marchent en rond dans des labyrinthes qu’ils n’ont pas construits. »
Cobra a osé lui poser une question.
Une seule.
— « Et si ce qu’on a laissé derrière était pire que ce qu’on fuit ? »
Elle s’est arrêtée.
Son corps restait orienté vers le passé,
mais sa voix, elle, a pris la direction du futur :
— « Alors pourquoi revient-il si souvent dans ta gorge ? »
À ce moment précis,
Cobra s’est souvenu d’une phrase qu’il avait dite à quelqu’un, des années plus tôt.
Une phrase qui avait changé une relation.
Il ne l’avait jamais regrettée.
Mais il ne s’en était jamais excusé non plus.
Il comprit alors que cette femme n’était pas une apparition.
Elle était le mouvement de son propre esprit
chaque fois qu’il regardait en arrière sans l’admettre.
Elle reprit sa marche.
En reculant toujours.
Mais son ombre, cette fois, allait dans une autre direction.
Cobra hésita.
Pouvait-on vraiment suivre quelqu’un qui ne regardait jamais devant ?
Ou bien était-ce le seul moyen de retrouver ce qu’on avait été,
sans le briser davantage ?
Il ferma les yeux.
Fit un pas.
En arrière.
Et le monde changea de texture.
Comme si le bitume se souvenait.
Comme si l’air avait une mémoire.
Quand il les rouvrit, elle n’était plus là.
Mais il tenait dans sa main un objet qui n’était pas à lui :
un petit médaillon, rouillé,
gravé de mots qui n’existaient dans aucune langue vivante.
Mais il les comprenait.
Parce qu’ils étaient à l’envers.
Comme tout ce qu’il n’avait jamais osé regretter.