Elle ne donne pas l’heure.
Elle la dévore.
L’Horloge des Mondes Qui Tournent Trop Vite est un monument cyclopéen planté au centre d’un vide en accélération.
Pas de murs, pas de villes autour — juste le bruit constant du tic sans tac.
Un battement unique.
Un battement sans repos.
Cobra y entre comme on entre dans une tempête qui n’a pas de ciel.
Tout est vitesse.
Des aiguilles tournent à une allure surnaturelle, créant autour d’elles des vortex de vies non vécues, de gestes interrompus, de projets tués par l’urgence.
Des êtres flous courent en boucle autour du socle central.
Ils ne s’arrêtent pas.
Ils murmurent :
“Je n’ai pas le temps.”
“Désolé, plus tard.”
“Pas maintenant, c’est urgent.”
“Bientôt…”
Bientôt quoi ?
Personne ne le sait.
Mais tout le monde court.
Un panneau numérique clignote en permanence :
“Plus vous allez vite, plus vous existez.”
Cobra s’arrête.
Il observe.
Ce simple acte provoque une anomalie.
Le sol tremble.
Une voix métallique s’élève :
“Attention : comportement inadapté. Veuillez réintégrer le flux temporel.”
Il sourit.
— Trop tard, j’ai déjà dérivé.
Il trouve un banc.
Inoccupé depuis… toujours ?
Il s’assoit.
Il ressent les minutes.
Une à une.
Elles sont lourdes, nues, entières.
Elles ne servent à rien. Elles sont là.
Autour de lui, les coureurs deviennent transparents.
Ils ne le voient plus.
Ils ne se voient plus depuis longtemps.
Une vieille femme le rejoint.
Elle porte une montre arrêtée.
Elle dit :— J’ai sauté de l’horloge il y a cinquante ans.
— Et depuis ?
— Je suis revenue à l’intérieur. Pour me souvenir pourquoi j’étais sortie.
Ils restent silencieux.
Le temps reprend une forme.
Non plus une pression.
Mais une présence.
Au sommet de l’Horloge, un œil bat.
Il n’observe pas.
Il juge.
Cobra lève la tête.
Il chuchote :
— Je refuse d’aller plus vite que ce que je peux ressentir.
L’Horloge vibre.
L’univers tangue.
Mais rien ne s’effondre.
Car parfois, une seule voix ralentit la machine.
Avant de quitter les lieux, Cobra grave dans la matière du temps :
“Tu ne vis pas plus fort en accélérant. Tu t’effaces plus vite.”
Et il s’éloigne.
Lentement.
Délibérément.
Chaque pas est un choix.
Un refus d’urgence.
Un appel à revenir à soi.