On ne le visite pas par envie.
On y est appelé.
À un moment précis.
Juste après avoir dit “je verrai plus tard”… trop de fois.
Cobra y arrive sans billet.
Le portier ne demande rien.
Il le regarde seulement — comme s’il savait.
Et il ouvre la porte.
À l’entrée, une plaque gravée :
“Chaque décision non prise devient un espace occupé par une version de toi qui n’a jamais existé.”
Le hall est vaste. Silencieux.
Le parquet craque comme un souvenir mal assumé.
Première salle : Les départs jamais faits.
On y expose des valises prêtes, jamais ouvertes.
Des billets de train jamais utilisés.
Des cartes d’embarquement effacées.
Cobra observe une vitrine.
Un billet marqué :
“Départ prévu : le jour où tu t’es presque libéré.”
Il s’en souvient.
Il a presque fui.
Presque.
Deuxième salle : Les mots retenus.
Des enregistrements tournent en boucle.
Des voix fantômes prononcent ce qui n’a jamais été dit.
“Je t’aime.”
“J’ai peur.”
“Je veux que tu restes.”
“Je ne supporte plus de mentir.”
Cobra écoute.
Parmi elles, il reconnaît sa propre voix, celle qu’il n’a jamais laissée sortir.
Troisième salle : Les amours étouffés.
Des portraits flous.
Des mains presque jointes.
Des regards arrêtés avant le premier baiser.
Chaque œuvre est accompagnée d’une légende :
“Ici, tu aurais pu t’effondrer.
Et en te relevant, connaître ce que tu n’as jamais osé rêver.”
Il recule.
Ce n’est pas de la douleur.
C’est une beauté étrangère — celle de ce qu’on n’a jamais souillé par l’échec… mais jamais vécu non plus.
Dernière salle : Les soi possibles.
Des hologrammes en rotation.
Chacun incarne une trajectoire abandonnée.
“Toi, écrivain.”
“Toi, père.”
“Toi, croyant.”
“Toi, léger.”
“Toi, sans sarcasme.”
Ils ne le regardent pas.
Ils continuent leur vie dans leur boucle.
Ils l’ignorent — ou le préservent.
Cobra s’approche de l’un d’eux.
Le plus silencieux.
Il lui murmure :
— Est-ce que tu m’en veux ?
L’autre répond sans bouger :
— Non. Mais je continue d’exister.
En creux. En manque. En appel.
Avant de sortir, Cobra passe devant une urne en verre.
Un panneau indique :
“Dépose ici une décision que tu ne prendras jamais.”
Il hésite.
Puis y laisse un mot.
Plié en deux.
Dessus, une seule phrase :
“Celle que je n’ai jamais osé aimer.”
En sortant, il ne regarde pas derrière lui.
Mais il sent que quelque chose de lui est resté à l’intérieur.
Pas perdu.
Juste… en attente.