Le Trou Noir dans le Cœur du Monde

13 juin 2025

Par Cobra

Il ne s’ouvre que lorsque plus rien ne fait écho.
Pas de cris. Pas de questions. Juste un glissement discret de l’univers vers une zone de silence.

Le Trou Noir dans le Cœur du Monde n’est pas une entité astronomique.
C’est une bouche béante dans l’âme collective. Un vide émotionnel devenu topographie. On y jette tout ce qui pèse. Les colères sans cible. Les tristesses trop longues. Les doutes qui n’ont pas su se transformer en croyances.

Cobra y est arrivé sans s’en rendre compte.
Un jour, il marchait. Le suivant, il chutait.

La descente n’est pas brutale.
Elle est lente. Fluide. Comme s’il glissait dans un oubli volontaire.

Autour de lui : rien.
Ni murs. Ni vent. Ni images.

Juste une sensation étrange :
Le monde entier se décharge ici.

Il atterrit sur une surface molle.
Comme un sol fait de souvenirs abandonnés.
Des éclats de voix anciennes y crissent sous ses pas :

« Tu es trop sensible. »
« Ce n’est pas si grave. »
« Arrête de te poser trop de questions. »
« Ce n’est pas le moment d’en parler. »

Cobra grimace.
Il reconnaît ces phrases. Il les a entendues. Et dites, parfois.
Ici, elles reposent en strates. Fossiles de blessures camouflées.

Il avance. Lentement.
Au loin, il voit une foule silencieuse.

Des milliers de silhouettes immobiles, debout, droites, les yeux rivés vers le centre du gouffre.
Pas un bruit.
Tous fixent le Cœur, ce point noir au centre du sol, qui pulse comme une blessure vivante.

Chaque pulsation aspire un fragment de quelque chose.

Un regret ici. Une joie là. Un attachement, parfois.

Cobra s’approche d’un homme. Il est figé, le regard vide, mais ses lèvres bougent faiblement. Il chuchote :
— J’ai jeté ma peur. Puis ma colère. Ensuite mon amour. Et maintenant… je suis léger.
Cobra fronce les sourcils.
— Tu es vide.
— Oui. Et ça fait du bien.

Un murmure collectif s’élève.
Un mantra doux.
« Moins sentir. Moins penser. Moins exister. »

Il recule.

Il comprend.

Ce lieu n’est pas une punition.
C’est une solution.

Un refuge contre la surcharge de soi.

Mais Cobra ne peut s’empêcher de résister.
Il est fait d’excès. D’intensité. De refus.
Il s’agenouille.
Plonge son regard dans le Trou Noir.
Et voit défiler des visages.

Des gens qu’il aurait pu aimer.
Des choix qu’il aurait pu embrasser.
Des douleurs qu’il aurait pu traverser… au lieu de les détourner.

Il comprend que ce trou n’est pas un puits.
C’est un reflet.
Un miroir absolu du renoncement.

Et soudain… il entend une voix familière.

La sienne.
Jeune. Naïve. Déchirante.

« Un jour, tu voudras tout jeter. Mais ce que tu détiens est ce qui te rend vivant. »

Cobra se redresse.

Il crie.

Il hurle dans le silence du monde.

Un cri non pas de douleur, mais de refus.
Refus de disparaître doucement.
Refus de fondre dans le confort du vide.

Et à cet instant précis, le trou cesse de pulser.

La foule se retourne vers lui.

Le silence craque.
Des gens tombent à genoux.
Certains pleurent.
D’autres fuient.

Cobra remonte. Il gravit la paroi invisible de ce cœur obscur.

Dans sa poche : rien.

Mais dans ses yeux : une lumière qu’il n’avait plus depuis longtemps.
Pas une solution.
Une faille ouverte.

Et dans son dos, le gouffre murmure une dernière phrase :

“Ce que tu refuses de jeter… devient ton poids. Mais aussi ton moteur.”