La vérité ne m’a jamais surpris.
Elle est arrivée lentement, les pieds dans la boue, les yeux baissés.
Et j’ai fait semblant de ne pas la reconnaître.
Les Marais de la Lucidité Réticente s’étendent au sud des terres mentales.
On y avance difficilement, les bottes pleines d’intuition collante.
Le sol y est meuble.
Les arbres sont penchés.
Et le silence y suinte.
Cobra y marche souvent.
Pas pour découvrir.
Mais pour vérifier ce qu’il sait déjà — depuis longtemps.
Ici, chaque pas est une micro-révélation :
– “Ce lien était toxique.”
– “Tu n’étais pas heureux.”
– “Tu savais, mais tu espérais un miracle administratif.”
Les eaux sont grises.
Elles reflètent des vérités diffractées, tordues par les remous du désir ou de l’orgueil.
On y voit des phrases qu’on s’est répétées trop souvent :
“Ce n’est pas si grave.”
“Je vais attendre encore un peu.”
“Il va bien finir par changer.”
À certains endroits, flottent des objets semi-engloutis :
– Une photo froissée qu’on regarde sans y croire.
– Un miroir sale qui murmure : “Tu savais.”
– Une clé rouillée d’une porte qu’on n’a jamais osé ouvrir.
Au centre du marais, une hutte — La Hutte du Savoir Inavoué.
À l’intérieur : aucun livre, aucun oracle.
Juste un fauteuil et une lampe à demi éteinte.
Quand on s’y assoit, tout devient clair.
Mais…
… on ne peut plus repartir comme avant.
Cobra y est allé deux fois.
Il a noté ceci dans ses carnets :
“La lucidité ne sauve pas.
Mais elle empêche de continuer à mentir élégamment.”
Et encore, en marge :
“Il y a des choses que je savais.
Mais tant qu’elles restaient embourbées, je pouvais prétendre ne pas les comprendre.”
Les Marais de la Lucidité Réticente ne s’assèchent jamais.
Ils ne condamnent pas.
Ils attendent.
Comme la vérité.
🜄 Ici, tout ce qui est su flotte à la surface.
Mais rien ne se dit sans résistance.
— C.